J'allais bailler. Je le sentais. Or, je savais que si je le faisais, je me prendrais sans aucun doute une heure de colle si je me faisais chopper. Je réfléchissai, et lâchai mon stylo, qui tomba sur le sol dans un léger cling!. Je me penchai pour le ramasser, et je baillais.
- Eleanora Jenks! lança une voix au dessus de moi.
Ouille. Raté. Je relevai la tête d'un air innocent.
-Oui, Monsieur Caldin?
Le vieil homme me toisa d'un air sévère, puis s'éloigna rapidemment. Ouf! songeai-je. Je l'avais échappée belle. je me rendis alors compte que si M. Caldin ne m'avait pas collée (ce qui m'avait étonnée), c'est parce qu'on avait frappé à la porte. Quelle personne assez suicidaire pouvait venir, un mardi après midi, frapper en plein cours de M. Caldin, le plus redouté des profs de français du collège? Nous allions bientôt le savoir. j'attirai mon sac, posé sur la table à côté de moi, la place étant vide, vers moi, et posai le menton dessus. M. Caldin arriva enfin à la porte, et l'ouvrit dans un geste furieux, qui s'adoucit aussitôt qu'il aperçut Mme Gueyes, la principale, devant lui. Elle ne lui adressa pas un regard, et demanda sèchement:
- Les troisièmes C, c'est ici?
- Oui, claironnèrent les élèves -sauf moi.
-Bien, fit la femme d'un air satisfait. Entre, Alexy, ajouta-t-elle.
Je fronçai les sourcils. Génial. S'il s'agissait d'un nouveau, j'allais devoir me le coltiner, la place libre à mon côté étant la seule non prise de la classe.
Je me repenchai sur mon sac, quand des bruits me firent rouvrir les yeux: des soupirs. Bizarre. J'observai alors le nouveau venu, et contrairement aux autres filles de la classe, je ne soupirai pas, mais arrêtai totalement de respirer. Le jeune garçon qui venait d'entrer était tout simplement magnifique. Tout, chez lui, jusqu'à ses prunelles d'un or pur était splendide. Ses cheveux d'un noir d'ébène, sa peau d'une blancheur étonnante, ses dents parfaites lorsqu'il eut un petit sourire, sa démarche souple et gracile, il était extraordinaire. Je baissai les yeux lorsqu'il croisa les miens. Je ne réalisai que quelques secondes plus tard qu'il venait de s'asseoir à côté de moi. Je l'observai du coin de l'oeil, quand il tourna la tête vers moi. Il me sourit, et mon coeur s'emballa. Il sourit de plus belle, comme s'il l'entendait. Je lui rendit difficilement, et tournai la tête, tentant de m'intéresser au cours de M. Caldin. Celui-ci lâcha:
- Je vous présente Alexy Delmarr. Il vient d'arriver en ville, la principale compte sur vous pour l'accueillir comme il faut, est-ce compris?
Tous acquièscèrent avec un bref sourire. Le professeur n'avait pas dis "JE compte sur vous", mais "la principale compte sur vous"...
Le jeune homme installé à mes côtés se leva, et dit, d'une voix douce et vive à la fois :
- Comme l'a dit M. Caldin, je suis nouveau ici, je viens d'Italie. Plus précisément de Venise. J'espère que ce collège me conviendra et que je n'aurais pas d'ennui.
Le professeur hocha la tête, et continua son cours comme si personne n'était entré. Je tournai un regard incrédule vers le nouveau, qui sourit, comme s'il s'était rendu compte que je le regardais. Je grimaçai, et détournai le regard, pour observer la cour par la fenêtre.
-Hum, Eleanora ! Il me semble t'avoir déjà reprise durant ce cours.
Je contemplai mon professeur, gênée.
- Oui, Monsieur.
- Tu te doutes donc que je vais te sanctionner ?
- En effet, répliquai-je, glaciale.
- Tu vas donc me donner ton carnet de correspondance, et tu auras un mot, accompagné d'une heure de colle.
Je soupirai bruyamment, et M. Caldin fronça les sourcils. Je me ressaisit, et repris un air sobre.
-Bien.
Je fouillai mon sac, quand un grand bruit retentit à mes côtés. Je me relevais, mon carnet à la main, quand le professeur dit d'une voix sévère :
- Vous êtes nouveau, Alexy, et vous commencez déjà ?
Une voix mélodieuse y répondit :
- Je suis désolé, Monsieur. Sachez que ceci m'a échappé.
Qu'est ce qui lui avait échappé ? J'interrogeai du regard une jeune fille de la classe, qui me répondit en mimant un bâillement. Décidément, c'était la journée.
Le professeur reprit :
- Bien, nous allons vous apprendre, dès votre premier jour, à vous comporter comme il faut, n'est-ce pas ?
Alexy répondit, sans comprendre :
- Oui, Monsieur.
- Vous allez donc accompagner Eleanora en heure de colle.
Je poussai un grognement expressif, et Alexy eut un sourire triomphant en me regardant. Je l'observai, indécise. Avait-il fait exprès d'aller en colle, rien que pour m'embêter, à en juger par le triomphe qui se lisait dans ses yeux d'or ? Si c'était le cas, cela avait marché.
La cloche sonna, et je filai rechercher mon carnet sur le bureau du professeur, ainsi que le billet indiquant que j'étais collée. Mes parents allaient être contents !
Je sortis, tête basse, fonçant vers mon arbre dans la cour. Celle-ci était formée d'une sorte de rectangle agrémentée d'un renfoncement dans l'un de ses angles, où se trouvait une petite partie d'herbe, avec quelques arbres. Je m'asseyais tous les jours l'un d'eux, pour lire. En effet, ça n'est pas pour faire pitié à quiconque que je le dirai, mais je n'ai pas d'ami(e)s. Je ne m'étais jamais entendue avec ceux de la classe, autant les filles que les garçons, ni personne du collège, d'ailleurs. Je restais, depuis ma sixième, seule sous mon arbre. Cela ne me gênais pas, j'aimais lire, et je profitai des récréations.
Je me dirigeai donc vers mon arbre, et m'asseyais dessous. Je sortis mon livre, Tara Duncan, que je lisais depuis la veille au soir. Je commençai à lire, passionnée par les évènements qui s'y déroulaient, quand une ombre se profila au dessus de moi. Je fronçai les sourcils. Au début de l'année, plusieurs garçons avaient tenté de m'embêter, histoire de me faire réagir, mais avaient abandonné, leurs tentatives m'ayant laissée de marbre. Une voix retentit, que j'aurais reconnue entre mille, malgré le fait que je ne la connaissais que depuis une heure environ.
- Bonjour !
Je relevai la tête pour observer le visage parfait d'Alexy. Je répondit, sobre :
-Bonjour.
- Excuses moi si je te paraît indiscret, mais que lis-tu ?
- En effet, c'est indiscret, répondis-je, sans réfléchir.
Je me repris :
- Je lis Tara Duncan, le tome 6. Tu connais ?
Il eut un sourire léger qui eut pour effet d'accélérer mon pouls, et je me sentis, bien qu'assise, vaciller.
- Oui, j'ai lu les 5 premiers tomes. J'ignorais que le 6 était sorti.
- Le cinq octobre.
- Ah. Je comprends, donc. Je ne suis pas allé sur le site officiel depuis août dernier, déclara-t-il.
J'hochai la tête pour toute réponse.
- Dis donc, c'est seulement lorsque tu es avec moi, ou alors tu n'es pas très bavarde ? fit-il.
- Je ne suis pas très bavarde...Lorsque je ne connais pas les gens, complétai-je.
Il hocha à son tour la tête.
- Tu n'es pas bavard non plus, commentai-je.
-Pas lorsque je ne connais pas les gens, dit-il doucement, une lueur moqueuse dans les yeux.
Je souris, et il fit de même.
- Je me suis permis de venir te parler, en sachant que je vais passer une heure seul avec toi...
Je rougis violemment, et il sourit de plus belle.
- Il n'est même pas sûr que nous soyons ensemble, grognai-je en priant pour que ce fût vrai.
- J'ai entendu notre professeur en parler avec la surveillante chargée de notre classe, nous serons ensemble, Angèle n'ayant pas envie de faire deux heures de colle, plutôt qu'une.
J'eus soudain l'envie de le frapper.
- Tu as rencontré Angèle ?
- C'est elle qui m'a annoncé que j'allais être dans la classe dont elle s'occupait.
Je hochai la tête. Logique.
J'observai d'un air pensif la cour, quand je remarquai un groupe de quatre filles s'approchant de nous. L'un d'elle était brune, et pépiait avec animation, monopolisant visiblement la parole aux autres, qui, l'une rousse et les deux autres blondes, se regardaient d'un air fatigué. Elles s'arrêtèrent devant Alexy, et la brune lui dit :
- Salut ! J'ai remarqué que tu étais dans ma classe !! Si tu le souhaites, tu peux venir avec nous, tu n'es pas obligé de rester avec...elle.
Le ton sur lequel Licia avait prononcé le « elle » était dégoûté. Evidemment. Je n'avais jamais eu d'amis, ici. Mais j'avais eu des ennemis. Dont Licia, qui était à présent jalouse qu'Alexy vienne me voir, moi, la fille seule qui passait son temps à lire, plutôt qu'elle, la plus populaire du collège, celle qui se vantait sans arrêt du fait qu'elle soit sortie avec presque tout les garçons du collège.
L'ange à mes côtés sourit poliment, faisant vaciller Licia et s'affoler mon c½ur, et répondit de sa voix mélodieuse :
- Bonjour, je suppose, comme tu dis m'avoir remarqué, que tu as un sens de l'observation hors du commun ?
Licia hocha la tête sans comprendre. J'eus un léger sourire.
- Donc, reprit Alexy, tu as aussi sans doute remarqué que, moi, j'ai remarqué Eleanora (je sursautai quand il prononça mon prénom, celui-ci sonnant si joliment dans sa bouche), et que je ne t'ai pas remarquée, toi.
La brune devant moi passa de presque toutes les couleurs. Mon sourire s'agrandit, et elle me contempla d'un air furieux, avant de s'éloigner à grands pas, suivie par les trois autres, qui coururent presque pour la rattraper.
Je m'appuyai contre l'arbre, ravie que Licia ai été mouchée ainsi.
- Tu viens de te faire une ennemie, commentai-je.
- C'est la tienne aussi, il me semble, et tu n'es toujours pas morte, je m'en sortirai aussi....j'espère, ajouta-t-il, un sourire ravi aux lèvres.
Je me relevai, et l'observai – son visage parfait me coupa une fois de plus le souffle. Il me rendit mon regard, un mélange de surprise et d'intérêt brûlant au coeur de ses prunelles.
- Tu viens d'où ?
Posée ainsi, la question paraissait extrêmement indiscrète, et je haussai les épaules, l'air de m'excuser. Il inclina la tête, pour toute réponse.
- Désolée si c'est indiscret, je ne veux pas te gêner...
- Non, ce n'est rien, marmonna-t-il. Je viens de Venise.
- Je le sais, tu l'as dit en cours.
- Dans ce cas, pourquoi poses-tu la question ?
Son visage avait l'air franchement surpris.
- Eh bien...On m'a toujours dit qu'il faisait beau, en Italie.
- Oui...fit-il sans comprendre où je voulais en venir.
- Tu es pourtant très pâle !
- Oui.
Sa réponse avait claquée, sèche. Je me rappuyai contre l'arbre, signe qu'il m'avait impressionnée.
- Ta peau aussi est blanche, dit-il, comme si il n'avait pas été aussi agressif.
- Pas autant que toi. Et je vis ici depuis toute petite. Il fait rarement soleil, à Grives.
- Je sais.
Il sourit, un sourire qui signifiait que la conversation était close, du moins sur ce sujet là.
La cloche retentit, et je soupirai. Génial, nous allions en espagnol. Autant dire que j'étais nulle, dans cette langue.
- On y va ? questionnai-je.
- Si.
- Oh, ne me dis pas que tu parles espagnol ?
- Si, répliqua-t-il avec un rire carillonnant.
Je grimaçai.
- Je suis maudite.
- Mais non, reprit-il en français. J'ai seulement dû l'apprendre lorsque je suis allé en Italie, il y a beaucoup d'espagnols.
- Sans doutes autant que de français et d'anglais.
- Oui, rigola-t-il.
- Tu veux dire que tu parles aussi l'anglais ?
Il hocha la tête, moqueur. Je secouai la mienne, et fonçai vers la salle d'espagnol, suivie par le jeune garçon, néanmoins ébahie par le savoir du jeune homme, qui n'était pas plus âgé que moi, pourtant.
Je me mis à rire, et oubliai ce que je venais de penser.
A suivre...=D